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« 1Q84 (Livre 2 – juillet-septembre) » de MURAKAMI Haruki

Mon avis : ★★★★★★★★★☆ 

Dans ce deuxième tome de 1Q84, MURAKAMI fait entrer le lecteur encore plus profondément dans le no man’s land de ses deux mondes parallèles. D’un côté, la jeune Aomamé va devoir exécuter sa toute dernière mission sous l’œil vigilant de l’homme à tout faire Tamaru. Installée dans un appartement provisoire, elle attend patiemment le feu vert de ses employés tout en observant ces deux lunes qu’elle sait devoir quitter très prochainement. De l’autre, Tengo est toujours à la recherche de l’adolescente Fukaéri, l’auteure du roman La Chrysalide de l’air, dont on est toujours sans nouvelles. Mais la venue d’un certain Toshiharu Ushikawa, envoyé par l’Association pour la promotion scientifique et artistique du nouveau Japon, va temporairement le détourner de ses recherches. Celui-ci va lui proposer un étrange contrat qu’il refusera sur le champ, mais qui pourtant va le laisser dans un état de doute et de questionnement sur la vision qu’il porte sur l’étrange monde qui l’entoure.

1Q84 (Livre 2 – juillet-septembre) est plus proche des premières œuvres de MURAKAMI Haruki que toutes ses dernières productions. Son univers redevient beaucoup plus opaque et épais, beaucoup plus sombre et asphyxiant. Il utilise la frontière entre ces deux mondes parallèles pour enfouir le lecteur dans un univers que lui seul peut connaître, puisqu’il est le seul à pouvoir passer d’un monde à l’autre. Et c’est pour cette raison que ce deuxième tome est beaucoup plus oppressant. On a l’impression que les deux héros du livre pourraient se rencontrer, l’attraction qu’ils ont l’un pour l’autre suffoque le lecteur qui se positionne au beau milieu de ces univers aimantés. Et tout cela est rendu possible grâce à de petits détails que l’auteur sème au gré de sa volonté sans que l’on s’en rende compte. Une lune devient deux lunes, les créatures étranges relatées dans le livre La Chrysalide de l’air, sans apparaître clairement, arrivent à fusionner les deux mondes, les deux protagonistes ont des souvenirs en commun qu’ils interprètent chacun à leur manière…

Tout cela concerne l’atmosphère de ce deuxième volume, une sorte d’harmonie sombre et inquiétante sur laquelle se greffent les parcours d’Aomamé et de Tengo qui tentent de continuer leurs périples respectifs. Là, MURAKAMI reprend son art de conter avec son style fluide, introspectif et onirique. D’un côté, Tengo l’écrivain en herbe cerné par ses cauchemars romanesques et de l’autre, Aomamé la tueuse à gages aux prises avec le créateur de la secte des Précurseurs. Dans une chambre d’hôtel, les deux personnages se rencontrent et essaient de se comprendre. Aucun n’est là pour juger l’autre. Aomamé veut apprendre et comprendre la complexité de la secte, et l’homme est là pour la lui apprendre avant de disparaître à jamais. Un dialogue très intéressant sur la psychologie des sectes et la manipulation, un dialogue que MURAKAMI a voulu à la fois obscur et justifiable pour certains afin que le lecteur apprenne une partie de ce qu’il a lui-même appris après avoir enquêté sur la secte Aum Shinrikyō, secte qui terrorisa les Japonais en commettant un attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995.

Ce deuxième volume est donc la suite logique du premier tome qui introduisait à la fois les deux personnages principaux et la dualité temporelle du récit. Il confirme également que la « longueur » de 1Q84 est tout à fait justifiée et même indispensable. Il aurait été tout à fait impossible de rendre plausible cette histoire sans en dessiner les contours le plus précisément possible et la longueur habituelle du roman n’aurait été ni adéquate ni justifiée.

Et en ce qui concerne certains événements que le lecteur peut considérer comme improbables ou même incohérents, le plus simple est de se rappeler de ce que le chauffeur de taxi dit à Aomamé dans le premier chapitre du 1er tome lorsqu’elle décide de quitter le véhicule afin de tenter d’arriver à l’heure à son rendez-vous : « Et puis, poursuivit le chauffeur en regardant dans le rétroviseur, j’aimerais que vous vous souveniez d’un point, c’est que les choses et l’apparence, c’est différent. »

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« Tonbo » de SHIMAZAKI Aki

Mon avis : ★★★★★★★★☆☆ 

TSUNODA Nobu, marié et père d’une petite fille, décide de démissionner de la compagnie Goshima pour laquelle il travaille depuis des années afin d’ouvrir un gakushû-juku. Un juku  est un cours privé pour les élèves voulant étudier le soir en semaine et le week-end afin de réussir le concours d’entrée de l’école de leur choix. Après avoir voulu lui donner son propre nom, il décide, sur l’avis de sa petite fille, de le nommer Tonbo « libellule ». Il compte également dans le futur le transformer en centre culturel.

Un beau jour, Nobu reçoit l’appel d’un certain TANAKA Jirô, qui lui apprend non seulement qu’il a travaillé dans le magasin de musique que TSUNODA vient de transformer en juku, qu’il connaît également son meilleur ami d’enfance qui habite Kobe, mais qu’en plus il fut l’un des élèves de son père lorsqu’il était enseignant à Kobe. C’est d’ailleurs au sujet de son père et de son étrange suicide qu’il lui demande de bien vouloir le recevoir afin d’évoquer cette époque de sa vie.

Intrigué, TSUNODA accepte et attend impatiemment de rencontrer cet étrange TANAKA. Lors de leur première rencontre, TSUNODA comprendra que le suicide de son père n’est peut-être pas si étrange que cela et qu’un de ses élèves nommé YADA Kazuo est peut-être à la source de cet événement tragique survenu quinze années plus tôt.

Dans ce superbe roman, SHIMAZAKI Aki nous décrit avec sa tendresse habituelle ce Japon qu’elle a quitté sans jamais l’avoir réellement fui. Son cœur et son regard semblent toujours portés sur ses compatriotes qu’elle décrit avec une passion et une retenue typiquement japonaises. Elle nous fait faire un petit tour du Japon au travers de ses coutumes, de ses habitudes, de sa cuisine, de sa course à la réussite, de son enseignement parfois rendu difficile pour certains élèves victimes de brimades, mais également de ses lourds secrets et de son identité.

Les secrets et l’« innen »  (destin) sont à la base de ce roman qui ne fait étonnamment pas partie de sa pentalogie « Le poids des secrets » mais d’un autre cycle romanesque commencé par Mitsuba et Zakuro. « Tonbo » est un voyage psychologique et sociétal dans un Japon asphyxié par ses coutumes et sa loi du silence. La plume de SHIMAZAKI est légère et transparente comme cette libellule-tonbo sur laquelle le lecteur voyage et découvre ces nombreux secrets d’un regard lointain, tout comme celui que porte l’auteure francophile depuis le Canada sur son pays d’origine.

Un court roman tellement simple et limpide qu’on ne doute pas un seul instant que SHIMAZAKI y a travaillé très longuement et consciencieusement afin de poser les mots comme elle pose son regard depuis tant d’années sur ce Japon secret et ouvert aux plus grandes surprises.

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« Kôsaku » de INOUE Yasushi

Mon avis : ★★★★★★☆☆☆☆ 

Kôsaku, jeune garçon de onze ans, vit avec sa grand-mère Onui dans le village de Yu-ga-Shima, sa mère ayant dû quitter la maison familiale quelques années auparavant pour s’installer à Toyohashi. Kôsaku est un garçon tout à fait normal, si ce n’est qu’il préfère bizarrement ses études aux jeux habituellement liés à son âge. Mais Kôsaku pense déjà à son avenir et il lui semble indispensable de pouvoir entrer dans une école qui lui permettra de devenir quelqu’un d’important et de quitter ce triste village esseulé.

La seule personne qui arrive un tant soit peu à le détourner de ses études est une petite fille nommée Akiko, d’un an sa cadette qui, persécutée par les enfants du village à cause de sa pâleur, le rend anormalement bizarre et le fait réagir comme s’il devenait quelqu’un d’autre. Ce sentiment étrange le trouble quelque peu, mais, philosophe, le petit garçon préfère retourner à ses études qu’il prend de plus en plus au sérieux depuis l’arrivée du nouveau maître du village qui l’a pris sous son aile.

Dans ce roman, INOUE Yasushi nous décrit la vie d’un petit village japonais éloigné de la civilisation sous le regard d’un petit garçon qui se sent prisonnier de son village, de sa population et de ses traditions séculaires. Il y a par exemple cette grand-mère avec qui il vit, qui en réalité n’est pas sa vraie grand-mère, mais une ancienne maîtresse de son arrière-grand-père qui demanda, en rendant son denier souffle, qu’elle élève l’enfant, afin de pouvoir garder sa place dans la famille. Cette situation étrange ne semble cependant pas déranger les parents de la vraie mère de Kôsaku qui habitent pourtant à proximité.

La modernité et l’archaïsme du Japon sont au centre de ce roman qu’écrivit INOUE Yasushi en 1960. Les progrès et l’ouverture au monde que connut le Japon ne furent jamais faciles pour ses habitants et surtout pour les villageois vivant dans des régions reculées du Japon et qui découvraient de temps à autre des choses incroyables venues de la ville.

Il y a par exemple ce passage particulièrement réussi où les villageois se divisent sur le fait d’accepter ou non de remplacer la bonne vieille charrette servant aux voyages vers tel ou tel village par un car qui lui, est certes plus rapide, mais semble pour certains beaucoup plus dangereux. Il y a dans ce passage toute la peur d’une société d’accepter un changement aussi radical qu’elle sait inévitable, mais qu’elle préfère mettre de côté et attendre encore un peu. C’est à la fin du 19e siècle et durant la reconstruction du Japon que les Japonais ont le plus eu difficile à s’accommoder des nouveautés venues de l’extérieur qui mettaient à mal des siècles de traditions et de coutumes.

Mais ces changements sociétaux ne sont que la toile de fond de cette histoire qui se concentre bien plus sur l’entrée dans l’âge adulte de ce petit garçon qui ne cesse de découvrir la vie et de rêver d’un futur plus proche de ce que le Japon est en train de devenir. Il possède ses propres craintes, sa timidité, ses déconvenues, ses fureurs, toutes ces petites choses qui font que le petit garçon est en train de devenir petit à petit un homme. Malheureusement, INOUE n’arrive pas à rendre le petit Kôsaku suffisamment attachant pour que ce roman soit une totale réussite. Certes, le lecteur découvre ces quelques notes de couleurs paysannes du  Japon du début du 20e siècle avec intérêt et un certain bonheur, certes le petit Kôsaku est parfois attendrissant, mais la plupart du temps, il manque de consistance et semble se fondre dans le décor admirablement bien dessiné par l’auteur de romans bien plus intéressants comme « Le fusil de chasse » ou « Le maître de thé ».

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« La femme de Seisaku » de YOSHIDA Genjirô

Mon avis : ★★★★★★★★☆☆ 

Dans le village de N., toutes les discussions tournent autour du futur mariage de Seisaku. En effet, le jeune homme le plus admiré du village a prévu de se marier avec la très belle Okané, ce qui bien évidemment engendre une jalousie féminine collective sans précédent. Tout le monde s’accorde à dire que ce mariage est une aberration vu le passé douteux de la jeune femme.

N’ayant cure de tout ce que les gens peuvent raconter à leur sujet, les deux amoureux se marient et vivent leur vie comme bon leur semble. Mais après quelques années de vie commune, les sinistres nuages d’une guerre imminente commencent à remplir le ciel limpide de leur idylle. Du jour au lendemain, Seisaku et les autres hommes du village risquent d’être enrôlés sans aucune forme de procès afin de défendre le pays. Okané trouve cette situation insupportable alors que Seisaku sait qu’il sera appelé et s’est depuis longtemps fait à l’idée ; ce n’est plus qu’une question de temps.

Le jour tant redouté arrive, Seisaku, comme beaucoup d’autres, part en guerre, mais après s’être porté volontaire pour une mission extrêmement dangereuse, le jeune soldat est blessé et rapatrié dans son village natal. Okané, malgré les blessures de son mari, est aux anges d’avoir pu le récupérer vivant, mais elle ne sait pas encore que tous ces événements, à la fois heureux et malheureux, ne sont que le début de ce qui deviendra le pire cauchemar de sa vie.

YOSHIDA Genjirô fut un écrivain extrêmement prolixe durant le début du 20e siècle, mais malheureusement il est extrêmement méconnu hors de son pays d’origine. « La femme de Seisaku » est le seul livre de l’auteur traduit en français, et vu la manière dont YOSHIDA Genjirô maîtrise la nouvelle, c’est vraiment à déplorer.

En quelques traits de plume, il nous immerge dans l’ambiance d’un village japonais des années 1900 avec ses querelles ridicules, ses jalousies et ses cancans, pour ensuite, et sans qu’on s’en aperçoive, nous plonger dans l’ombre d’une guerre naissante et dans l’inquiétude latente de toute une population isolée. Sans nommer cette guerre, vu l’époque, on peut aisément l’identifier comme le conflit russo-japonais qui se déroula de 1904 à 1905. Mais ce sont plutôt les dégâts collatéraux qui sont mis en évidence dans ce récit, dégâts psychologiques frôlant la folie humaine et décrits merveilleusement par YOSHIDA dans un style romantique poussé à l’extrême et d’une sensibilité hors du commun.

Cette nouvelle a également inspiré un film de MASUMURA Yasuzo (un habitué de la réalisation de films tirés d’œuvres littéraires) en 1965 ; ce qui prouve, s’il le fallait encore, la densité de cette nouvelle d’à peine 60 pages.

Lien vers l’éditeur : Stalker

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« Intrusion » de KIRINO Natsuo

Mon avis : ★★★★★★★☆☆☆ 

Après avoir lu le roman autobiographique et sulfureux du grand écrivain MIDORIKAWA Mikio « Innocent », l’écrivaine SUZUKI Tamaki décide de se lancer dans un projet d’envergure et potentiellement risqué, en écrivant à son tour la vie de cet étrange auteur décédé dix-sept ans auparavant. Mais pour mener à bien son entreprise, elle devra s’immiscer subrepticement dans la vie familiale de l’auteur avec tous les désagréments que cela comporte. Assez rapidement, Saitô et Nagakusuku, ses conseillers, se rendent compte qu’elle n’arrivera jamais à ses fins si elle n’est pas accompagnée psychologiquement dans ce voyage littéraire ambitieux et dangereux pour elle qui, de son côté, est en train de subir les conséquences néfastes de sa séparation d’avec son ancien amour et éditeur ABE Seiji.

Comprenant que le manuscrit de MIDORIKAWA ne lui sera pas suffisant puisque beaucoup trop subjectif, Tamaki devra se mettre à la recherche de personnes l’ayant connus et qui pourraient éventuellement l’éclairer sur cette étrange O. que l’écrivain décrit comme sa maîtresse. Mais cette énigmatique O. existe-t-elle vraiment ? Ne serait-ce pas plutôt une invention littéraire d’un écrivain utilisant cette métaphore afin de mettre en évidence le mal-être qui existait dans sa vie familiale ?

Pour en avoir le cœur net, Tamaki, se rendant compte que les gens qui ont côtoyé l’auteur de son vivant ne pourront lui être d’une quelconque utilité, décide de se rendre en Hokkaidō où la famille MIDORIKAWA se retira afin de retrouver un certain équilibre impossible en restant vivre à Tokyo. Mais ce qui attend Tamaki dans cette région du nord du Japon est encore plus étrange que ce qu’elle pouvait imaginer. La fiction, le roman, la réalité, l’innocence perdue, l’objectivité, tout s’entremêle jusqu’à devenir quasi irréel. La fiction et la vérité semblent si proches à Tamaki, qu’elle pense sombrer dans une folie qui ne lui permettrait plus de continuer à écrire ce qu’elle pensait devenir l’œuvre de sa vie.

« Intrusion » est à mille lieues de ce que nous propose habituellement KIRINO Natsuo, si ce n’est peut-être dans son roman « Disparitions ». Ici, pas de meurtres, pas d’enquêteurs bien typés, pas de sang, pas de vengeances, mais une recherche de vérité bien plus introvertie menée par une écrivaine à la dérive. Tout comme dans « Disparitions », la recherche de l’être aimé est au centre du roman ; et cette recherche pousse inévitablement les individus à se rechercher eux-mêmes afin de comprendre et d’accepter une disparition dont ils ne sont absolument pas responsables.

De plus, ces romans moins « typés » de KIRINO Natsuo sont bien plus travaillés du point de vue de la description psychologique et de la profondeur des personnages que d’autres romans comme « Out » ou encore « Le vrai monde » dans lesquels les protagonistes ne sont là que pour donner forme à une narration ; narration, d’ailleurs, qui perd très souvent de sa valeur faute d’attachement de la part du lecteur.

Même si « Intrusion » paraît dans la collection « Policiers » chez Seuil, le livre est plus une réflexion sur l’interactivité qui existe entre la littérature et ce qu’elle décrit, ou comment se sauver et comprendre sa propre personnalité en créant une œuvre littéraire. Un livre plus déroutant que captivant, mais bien plus intéressant que le reste de sa production traduite en français.

Intrusion sur Amazon.fr

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« 1Q84 -Livre 1, avril-juin » de MURAKAMI Haruki

Mon avis : ★★★★★★★☆☆☆ 

Aomamé, jeune femme d’une trentaine d’années à l’air impassible, se retrouve bloquée dans un immense embouteillage sur la voie express n° 3 de Tokyo. Le chauffeur lui explique que le seul moyen pour arriver à son rendez-vous de 16h30 est de quitter le taxi et de prendre un passage d’urgence pour les piétons qui la conduira à une gare où un train pourra l’emmener directement jusqu’à Shibuya. Le chauffeur la met également en garde, quoiqu’il arrive, elle ne doit pas oublier que l’apparence et la réalité ne sont pas égales.

Tengo, lui, est professeur de mathématique et écrivain en herbe. Alors qu’il travaille pour Komatsu, un éditeur en recherche de reconnaissance, il tombe sur un manuscrit écrit par une certaine Fukaéri qui lui semble être très prometteur même si le style n’est pas vraiment à la hauteur du récit lui-même. Komatsu est de son avis et propose à Tengo de récrire l’entièreté du roman. Après mûres réflexions, Tengo accepte, à la seule condition de pouvoir rencontrer la jeune romancière. Komatsu arrange donc un rendez-vous qui marquera le début d’une étrange histoire entre l’adolescente et le jeune écrivain.

Outre le fait que 1Q84 (Q se prononce kyu en anglais et veut dire 9 en japonais) est un des titres les plus originaux de la littérature, MURAKAMI semble vouloir se moquer quelque peu de tous ses détracteurs qui lui reprochent d’être trop tourné vers l’Occident en général et les États-Unis en particulier. Le Q serait-il une forme universelle du langage ? Une seule lettre-chiffre fait basculer le lecteur dans un autre monde ou plutôt dans le même monde, mais à deux époques différentes, ce qui est l’idée centrale de ce roman. MURARAKAMI est le maître du détail ; on le remarque tout au long de ce récit truffé de pauses aussi congrues que profondes. Pauses grâce auxquelles le lecteur rentre de plus en plus profondément dans la psychologie des personnages, et une fois les personnages appropriés, peut facilement rentrer dans une histoire aussi étrange soit-elle.

Aomamé ne passe pas de son monde vers un autre monde d’une manière abrupte. Ce sont des détails qui la déséquilibreront aux yeux du lecteur. C’est tout d’abord sa surprise de voir un policier vêtu d’un nouvel uniforme et d’une arme d’un nouveau genre qui la troublera et qui deviendra le début d’un long questionnement sur sa présence dans un monde qu’elle ressent de plus en plus comme lui étant étranger. Ensuite, une deuxième lune apparaît dans la nuit, la chose est tellement incroyable qu’il ne lui est plus possible de considérer tout ça comme normal, et c’est à ce moment qu’elle se rend compte qu’elle est seule. Personne ne s’étonne de la présence de cette deuxième lune à la luminosité verdâtre, alors, soit elle est folle, soit son cerveau a fait en sorte d’oublier certains événements, aussi importants soient-ils. Mais pour quelle raison ? Pour elle, c’est désormais la solitude absolue, la solitude sociale et psychologique.

Ce roman de MURAKAMI ne devrait décevoir ni les aficionados, ni les néophytes, ils l’apprécieront chacun d’une manière différente. Sans doute une révélation pour ceux qui ne connaissaient pas l’écrivain japonais le plus populaire et le plus traduit dans le monde, quant aux lecteurs ayant déjà lu toute l’œuvre de MURAKAMI (ou du moins une bonne partie), pour eux il existera toujours la nostalgie d’un livre ou d’une époque à laquelle ils ont découvert cet auteur actuellement surmédiatisé. Reste que la fluidité et la ligne claire de son style, son imagination, son intelligence narrative sont toujours bien présents dans son œuvre.

Nous avons pour exemple Fukaéri, jeune fille on ne peut plus insipide, mais qui devient attirante, littérairement parlant, juste par le fait qu’elle est incapable d’exprimer le questionnement. Ses connaissances grammaticales semblent avoir été perdues lors d’un événement survenu dans sa jeunesse et que chacun aimerait découvrir. L’idée est simple, mais beaucoup plus intéressante qu’un simple trait physique. Là réside tout le génie de MURAKAMI  Haruki, une sorte de simplicité d’orfèvre que l’on rencontre dans toute son œuvre et qui lui semble si naturelle.

MURAKAMI profite de ce roman pour revenir sur une particularité typiquement japonaise, à savoir les sectes et leur présence dans la société japonaise. Il a déjà étudié ce phénomène dans un livre jamais traduit en français, à savoir « Andāguraundo »  qui traite d’une manière journalistique l’attaque au gaz sarin du métro de Tokyo le 20 mars 1995 par la secte Aum. Dans 1Q84, il nous décrit la secte des « Précurseurs » dans ses moindres détails afin de nous faire comprendre comment des êtres humains normaux en viennent à devenir dépendants d’un système totalitaire sans aucune idéologie prononcée. L’attentat de la secte Aum et ses conséquences sont une des raisons pour lesquelles MURAKAMI est rentré dans son pays d’origine, et l’on sent qu’il s’applique, dans son roman, à faire connaître les dangers et les conséquences de la banalisation de ce phénomène au Japon.

On retrouve donc ici le style épuré et onirique auquel l’auteur nous a habitué et que l’on n’a plus à décrire. Le lecteur passe régulièrement de l’histoire d’Aomamé à celle de Tengo afin de mettre en évidence les mondes parallèles (1984/1Q84) et c’est sans doute là que le bât blesse, il y a un certain manque de fluidité narrative dû au fait que certains chapitres ne sont malheureusement pas à la hauteur des autres. Le lecteur passe sans cesse d’un vif engouement à une diminution d’intérêt, et cela tout en alternance. Pour exemple, le premier chapitre frôle la perfection, c’est un enchantement littéraire rarement atteint, mais voilà, certains autres chapitres étant très en dessous de ce préambule, le lecteur finit par se lasser quelque peu de ce manque étonnant d’équilibre.

À suivre… Livre 2, Juillet-Septembre

1Q84 – Livre 1, Avril-Juin sur Amazon.fr

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