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« En attendant le soleil »

Hitonari TSUJI
« En attendant le soleil » de HITONARI Tsuji

« En attendant le soleil » de TSUJI Hitonari

En Attendant le soleil est un peu le « roman caché » de Hitonari TSUJI. N’étant pas disponible en poche, il est moins visible que ses autres livres. Il l’a peut-être été à sa sortie, visible, mais si ce fût le cas, alors il ne l’est plus. C’est pourtant un roman riche et foisonnant. Il met en scène plusieurs personnages, et comporte donc plusieurs trames narratives, et tous et toutes ont leur importance. C’est selon moi la plus complexe des œuvres de cet auteur.

Shiro en est le narrateur principal. Il est « salisseur » de décor de tournage. Au moment où démarre le roman, il travaille sur un film historique.

Inoue en est le réalisateur. Ce vieil homme tourne son film ultime, le plus personnel. Le scénario raconte l’histoire d’un trio amoureux pendant la réalisation d’un documentaire filmé lors de la bataille de Nankin en Chine. Il se base sur ses propres souvenirs, ceux de son amour pour Fei Fan, une actrice chinoise faisant partie de ce trio.

Jiro est le frère de Shiro. Il est actuellement dans le coma : on lui a tiré dessus.

Tomoko est la script du vieux cinéaste. Elle fût la petite amie de Jiro mais va devenir celle de Shiro. Elle ressemble beaucoup à Fei Fan.

Fujisawa est un yakusa mi-occidental, mi-japonais, un métis. Il harcèle Shiro pour récupérer un cartable d’écolier qu’il avait confié à Jiro, avant que celui-ci ne tombe dans le coma.

Craig est le père américain de Fujisawa. Il a été fait prisonnier à Hiroshima en juillet 1945 et sait qu’une bombe atomique va être lancée sur la ville en août. C’est par l’intermédiaire du journal qu’il a écrit pendant sa détention que l’on connaît son histoire. Il est parvenu à confier son carnet à son sauveur, puis à la jeune japonaise qui portera son enfant.

Tous ont un point commun : ils attendent le soleil. Ou plutôt les éléments symboliques qui sont rattachés au soleil, à savoir la lumière, l’atome, la rédemption, l’amour, la survie. C’est un roman à plusieurs voix sur l’Attente.

Les différentes trames s’entremêlent, à la manière d’un montage alterné. Toutes sont reliées et s’éclairent mutuellement. « Le monde de Jiro » est celle qui permet de les coordonner car dans son rêve, dans son coma, Jiro redevenu enfant se balade dans l’univers de chaque personnage : le sien, celui de son frère, celui de Fujisawa, celui d’Inoue et de Fei Fan et enfin celui de Craig. Par le rêve, il traverse le roman et l’Histoire pour revenir à la source de tous les protagonistes.

L’attente ne finira pour eux que lorsque leurs plaies seront refermées. Il faut que leur situation actuelle se débloque, se décante et fasse un bond dans le 21ème siècle. Pour y parvenir, deux d’entre eux doivent faire un retour dans le passé. Inoué est resté figé sur la faute qu’il a commise à Nankin : avoir laissé partir son amour dans une rue de la ville, cette lâcheté ayant provoqué sa mort. Fujisawa est condamné à une vie médiocre de yakusa tant qu’il n’aura pas résolu son problème d’identité d’enfant métis. L’esprit de Jiro, dans son voyage onirique, doit donc dénouer des nœuds qui concernent la vie antérieure de ces personnages. Shiro et la script Tomoko, eux, n’ont pas de problème avec leur passé mais avec le présent : tant qu’ils ne savent pas si Jiro va sortir du coma ou si c’est la mort qui l’attend, ils n’auront aucun avenir commun en tant que couple. Quant à Craig, c’est avec l’avenir immédiat qu’il a un souci : il sait qu’il va mourir quand sera larguée la bombe atomique sur la ville où il est retenu prisonnier.

Mais c’est encore plus profond, plus complexe que cela : Inoue avoue à un moment avoir désiré que Fei Fan meurt et on sait que Shiro a envie, a besoin, que son frère ne sorte pas vivant de son coma.

Tsuji profite des allers-retours que font ses personnages entre l’époque actuelle et la seconde guerre mondiale pour dénoncer plusieurs éléments historiques. L’utilisation et les conséquences de la bombe atomique bien sûr, mais aussi les ravages qu’a causé l’armée impériale japonaise en Chine et sur le continent asiatique : pillages, humiliations, assassinats, viols. Il met en avant l’hypocrisie d’une colonisation basée sur la guerre, sur la force. Toute l’Asie connaît ces atrocités mais au Japon existe un courant politique, idéologique, de plus en plus important, qui veut déculpabiliser la population japonaise des crimes commis pendant les années 30-40. Hitonari TSUJI s’attaque à cette montée réactionnaire en condamnant le mal qu’a perpétué son propre pays dans un passé pas si lointain.

L’épisode Craig est une manière de fouiller au fin fond de l’être humain en décrivant ce que peuvent être les sentiments, les sensations et les pensées d’un individu situé dans le couloir de la mort, au seuil de la fin de sa vie. L’auteur se place dans la tête de cet américain en lui insufflant ses propres angoisses existentielles. L’angoisse de ne rien laisser au monde après sa disparition, de ne pas mourir en paix avec soi-même, de partir sans que son existence ait pu avoir de sens ou de se retrouver dans le grand vide après son dernière souffle. Comme dans Le Bouddha blanc, on retrouve les préoccupations métaphysiques de Tsuji. Ce personnage seul face à son Moi le plus authentique est typique de son œuvre. Si l’écrivain imprègne autant Craig de religiosité ce n’est pas seulement lié à sa culture américaine mais parce que la recherche d’une consolation supérieure, d’une présence mystique, nous dit-il, est une constance chez l’Homme – surtout face à la mort.

Tous sont dans une situation de crise qui les oblige à revenir sur eux-mêmes, à plonger au plus profond de ce qu’ils sont afin d’affronter leurs entrailles brisées, leur âme blessée.

Jiro est ce personnage qui s’avère être le double du narrateur en plus beau et en plus audacieux, dualité qui existe aussi dans L’arbre du voyageur et dans La lumière du détroit. Tandis que Shiro a un côté ordinaire, calme, posé, son frère est « extra-ordinaire » et vit dans l’extrême, dans l’aventure permanente. C’est par le coma, dans cette ironie du mal pour un bien, que Shiro peut mieux comprendre la relation qu’il a toujours eue avec Jiro. Petit il l’a admiré mais s’en est éloigné peu à peu quand ce dernier est entré dans la délinquance. C’est finalement grâce à « l’immobilité comateuse» de son modèle d’antan que le narrateur peut s’affirmer lui-même. Tant qu’il était vivant, il demeurait dans son ombre. Cette affirmation individuelle, existentielle, passe aussi par Tomoko. La petite amie de Jiro est attirée par Shiro le petit frère par un phénomène de transfert amoureux mais finira par ressentir de véritables sentiments à son égard.

« Le monde de Jiro » est donc un monde parallèle à la réalité qui se situe dans le subconscient du personnage. Cet univers a une place importante dans le roman car il contient tous les personnages mais aussi de nombreux symboles (le cartable est aussi une autre forme de ce « soleil » que chacun attend). On y voyage de sa chambre d’enfant aux ruines de Nankin où Inoue et Fei Fan s’aiment et se déchirent, en passant par son lotissement entouré de néant ou par la prison dans laquelle Craig est détenu. Comme toujours, Tsuji accorde un rôle non négligeable à l’activité du rêve. La mécanique de l’inconscient permet de sauter d’un lieu à un autre, d’une époque à une autre, de façon illogique et logique à la fois et de mêler dans un même chapitre des protagonistes qui ne se sont jamais rencontrés. Il me semble que c’est dans ce monde que les nœuds sont défaits et que tous dépassent la crise dans laquelle ils étaient retenus prisonniers. Dans cet univers, le cartable devient la bombe A et c’est Jiro en l’ouvrant qui la fait exploser.

En parlant de la délinquance et de la drogue, Tsuji évoque des aspects du Japon d’aujourd’hui qui prennent leur source au 20ème siècle. Tout ce qui existe dans le présent a une cause dans le passé.

Dans ce roman où plusieurs formes d’écriture se mélangent, le journal intime ou les récits enchâssés par exemple, il n’y a pas de héros, pas de bons ni de mauvais, simplement des individus qui sont toujours le fruit de leur propre histoire comme de la grande Histoire.

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