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« L’île de Tôkyô »

KIRINO Natsuo
« L’île de Tôkyô » de KIRINO Natsuo

« L’île de Tôkyô » de KIRINO Natsuo

Mon avis : ★★★★★★★☆☆☆ 

Cela fait cinq ans que Kiyoko et son mari Takashi ont débarqué sur l’île de Tôkyô après avoir fait naufrage lors d’une tentative de tour du monde en voilier. Cette île se trouve perdue quelque part au large des Philippines dans le Pacifique Sud. Trois mois après que leur couple ait échoué sur l’île, vingt-trois jeunes gens à la dérive arrivent du Japon alors qu’ils travaillaient au dénombrement des chevaux sauvages de l’île de Yonaguni. Kiyoko étant la seule femme parmi tous ces hommes, elle est bien évidemment convoitée et admirée par la plupart de ces nouveaux habitants. D’un commun accord, ils nomment cette île inconnue et inhospitalière « L’île de Tôkyô », par pure nostalgie puisqu’ils savent pertinemment bien qu’il ne leur sera plus jamais possible de rejoindre leurs familles et leur ville natale.

Petit à petit, la vie s’organise, des maisons se construisent, une hiérarchie se crée et la vie devient de plus en plus routinière. Mais la routine ne dure que très peu de temps, la découverte du corps sans vie du mari de Kiyoko met en émois la population insulaire. Takashi est mort mystérieusement, un peu plus d’un an après leur arrivée sur l’île. Il s’est tué en s’écrasant sur les rochers du haut de la falaise du cap Sainara. Depuis, plus rien n’est pareil pour Kiyoko et les habitants de l’île. D’autant que de nouveaux arrivants, des Chinois débarqués sur l’île contre leur volonté, s’installent à un autre coin de l’île sans trop vouloir se mêler à leurs voisins japonais. Très vite, les habitants de Tôkyô éprouvent un choc devant la débrouillardise de leurs voisins et deviennent très envieux face aux récoltes accumulées par ces Chinois qui, contrairement à eux qui deviennent de plus en plus passifs, contemplatifs et névrosés, mettent tout en œuvre pour vivre le plus confortablement possible et surtout, comptent unanimement quitter cette île au plus vite afin de rejoindre leur pays d’origine.

Avec « L’île de Tôkyô », KIRINO Natsuo s’éloigne de plus en plus du roman mystère. Ici, si ce n’est la disparition étrange et inexpliquée du mari de Kiyoko, le roman s’apparente plus au roman social et écologique, voire même à une autocritique sociologique du peuple japonais. En présentant dans une sorte de huis clos les deux nations que sont les Japonais et les Chinois, KIRINO condamne clairement et unanimement son propre pays. Non seulement elle met sur un piédestal les Chinois qui sont du point de vue social un peuple bien plus soudé et unifié que les Japonais, et qui, du point de vue du travail et de la réactivité face à un événement impromptu et apparemment insolvable, sont bien au-dessus des Japonais devenus passéistes et fatalistes. Cette critique du système social et politique du Japon peut paraître violente et quelque peu exagérée, elle est en tout cas très caricaturale. On remarque que dans son roman, les Chinois réussissent une grande partie de leurs entreprises et de temps en temps échouent, mais tout cela se fait toujours dans le plus grand secret. Seul leur plus grand échec est clairement décrit par l’auteure : la tentative d’évasion des Chinois qui virera à un total fiasco. Mais une Japonaise était bien présente lors de cette escapade cruelle et débridée.

KIRINO Natsuo s’en prend également à ses compatriotes en ce qui concerne leur position étrange et quelque peu irresponsable envers le nucléaire. Pour ce, elle prend un ton ironique et burlesque, ce qui peut rappeler le cinéma japonais d’après-guerre. Tout y est exagéré, malsain et déraisonnable. Un des personnages principaux, Watanabé, décide de se construire une habitation avec des bidons en métal dépoli semblable à de l’aluminium et scellés de couvercles jaunes. Le reste des habitants se doutent que ces bidons doivent renfermer des produits toxiques et que l’île n’est autre qu’une décharge clandestine destinée à « cacher » les déchets nucléaires embarrassants, mais ils décident néanmoins de ne pas s’en occuper et de laisser Watanabé faire ce qu’il veut, même s’il est évident que c’est délirant et irresponsable. Impossible ici de développer la, ou plutôt, les liens qu’ont les Japonais avec l’énergie nucléaire ; tout ce que l’on peut dire ici est que ce Watanabé, ce personnage insolite devenu fou, incarne à lui seul le regard que porte KIRINO Natsuo sur la gestion de l’énergie nucléaire dans son pays. Depuis 1945, la conception du nucléaire au Japon n’a cessé de se complexifier et l’Occident est très loin de pouvoir porter un jugement quelconque sur cet état de choses.

  « L’île de Tôkyô » n’est donc pas un roman policier ou à suspense, les amateurs du genre ne s’y retrouveront pas. KIRINO Natsuo continue son petit bonhomme de chemin tout en conservant son talent, mais n’arrive toujours pas à créer une œuvre magistrale. Le roman est agréable et sa construction narrative très réussie. Les idées y sont excellentes et ce roman pourrait très bien être adapté pour le cinéma, ce qui arrive d’ailleurs très souvent aux œuvres de KIRINO. Les amateurs de littérature et de cinémas japonais ne seront pas dépaysés par ce roman, quant aux autres, ils trouveront toute cette histoire loufoque,  extravagante, folle. En quelque sorte très japonaise.

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