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« La lumière du détroit »

Hitonari Tsuji
La Lumière du détroit - Hitonari Tsuji

« La lumière du détroit » de Hitonari Tsuji

    « J’avais beau être revenu sur la terre ferme, je ne pouvais oublier la mer ».

    C’est la première phrase du roman. On plonge très vite dans le récit et dans l’atmosphère. On sait tout de suite que le lieu dans lequel va se dérouler le livre est le détroit de Tsugaru, dans la baie d’Hakodate, au sud de la région d’Hokkaido. C’est à dire un lieu puissant, entre mer et terre, entre nature et civilisation : à part en tout cas.

    Saito, le narrateur, gardien de la prison d’Hakodate, découvre qu’un nouveau prisonnier n’est autre que Hanai, un camarade de classe qui l’avait terrorisé dans son enfance.

    Cet épisode traumatique ayant duré plusieurs mois a marqué le surveillant. S’il a développé sa force au point d’avoir une carrure d’athlète aujourd’hui, c’est justement parce qu’il a été un souffre-douleur quand il était plus jeune. L’économie japonaise s’avère également une cause de son évolution : il était auparavant steward dans un ferry de liaison mais a dû devenir gardien dans ce pénitencier quand la ligne maritime a été remplacée par un tunnel ferroviaire.

    La construction du récit est conjuguée selon deux temporalités différentes et alternées : le présent dans lequel Saito est le gardien du prisonnier Hanai et le passé dans lequel le premier était la victime du second. Tsuji commence par le présent en décrivant l’arrivée du détenu et ce n’est qu’ensuite qu’il commence ses aller-retours dans le passé. L’objectif étant de comprendre pourquoi Hanai agissait ainsi.

    Il y a chez ce dernier un vrai mystère (à la manière du grand frère dans L’arbre du voyageur) et un vrai charisme (à un moment, il est même comparé à Bouddha). Sa personnalité est difficile à saisir et Tsuji aime ce mystère puisqu’il n’en donne pas totalement les clés. On sait que ce personnage est un manipulateur jouant en société la bonté et la serviabilité mais agissant avec cruauté une fois seul. Des épisodes nous permettent de comprendre cette dualité, la vieille dame qui tombe ou le chaton qu’il laisse mourir. Le crime pour lequel il a été enfermé dans la prison est décrit de façon factuelle mais nullement les raisons qui l’ont poussé à passer à l’acte. C’est la visite de sa mère au pénitencier qui nous amène à penser qu’il a agit par peur de l’extérieur et de la liberté. Il craint que sans règle et seul dehors ses pulsions cruelles ne ressortent. C’est pourquoi la discipline de la prison lui convient très bien, elle le canalise. Bien qu’il suggère à son lecteur cette hypothèse, Tsuji reste dans le vague quant aux causes exactes qui expliqueraient l’attitude ambiguë de Hanai. Ses parents sont riches et encore en couple par exemple. Peut-être que les nombreux déménagements qu’il a connus enfant pourraient en être à l’origine ?

    Quoi qu’il en soit, ce personnage profond et tragique fascine, obsède Saito. Sa simple présence dans la prison va déclencher une crise intérieure chez le gardien. La bagarre avec son ancien collègue de ferry nous l’illustre, ainsi que ce moment où il tombe dans les bras de sa maîtresse, bouleversé, plus du tout maître de lui-même. Sa nervosité est palpable, comme si Hanai l’avait à nouveau transformé, comme s’il était encore une marionnette manipulée. Il en vient même à désirer s’enfuir pour ne plus avoir à subir cette séduction néfaste.

    Il se trouve que la question narrative de savoir si Hanai a reconnu Saito est volontairement mise de côté. C’est seulement à la fin que l’on apprend que depuis le début Hanai faisait comme s’il n’avait pas reconnu son ancien souffre-douleur. On réalise alors que son intelligence est restée intacte mais qu’il n’a pas vraiment cherché à manipuler Saito comme il l’avait fait autrefois. Le seul combat dans lequel Hanai est engagé est désormais un combat avec lui-même, contre ses tendances destructrices, contre sa propre violence. Il n’est plus dirigé contre Saito. C’est d’ailleurs grâce à un personnage secondaire qu’il se libère de l’emprise de son manipulateur. Dans la prison, un jeune détenu est en train de se faire manipuler par Hanai et c’est en l’observant que le narrateur se souvient de ce qu’il était lui-même dans le passé, de la situation de faiblesse dans laquelle il se trouvait lui aussi. Ce double de son Moi d’antan, en lui renvoyant un reflet dans lequel il se reconnaît, s’avère être le déclic de son désenvoûtement.

    Le décor qui entoure cette histoire est essentiel : l’extrémité géographique, le vent, la neige, le soleil et l’ombre. Le bar louche, le quartier de plaisirs, les lieux interlopes, souterrains. Dans les deux cas, nature ou civilisation : des endroits extrêmes.

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