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« La lettre de SAGAWA »

KARA Jûrô
« La lettre de SAGAWA » de KARA Jûrô

« La lettre de SAGAWA » de KARA Jûrô

Mon avis : ★★★★★★★☆☆☆ 

En juin 1981, SAGAWA Issei, un jeune Japonais de 32 ans exilé à Paris pour y suivre des études de littérature comparée, tue une jeune Néerlandaise de 24 ans, Renée Hartevelt, pour ensuite la manger partiellement. Deux jours plus tard, il est arrêté par la police française et mis en détention préventive. Trois psychiatres le déclarent irresponsable de ses actes et il est transféré à la salle Henri Colin de l’hôpital psychiatrique de Villejuif. En 1985, il est expulsé vers son pays d’origine et transféré à l’hôpital Matsuzawa à Tôkyô où il est jugé responsable de ses actes par le Dr Tsuguo Kanego. Mais la justice française l’ayant déclaré irresponsable, SAGAWA ne sera plus jamais incarcéré et restera en liberté surveillée.

C’est après avoir reçu une lettre de celui qui fut surnommé « L’étudiant français » ou encore « Le cannibale japonais » que KARA Jûrô décida de publier son premier roman, lui qui était plus habitué à travailler dans le milieu du théâtre. Il décide de se rendre à Paris qu’il ne connaît absolument pas afin de rencontrer SAGAWA qui se trouve toujours en prison. Dès son arrivée, KARA Jûrô est confronté aux difficultés administratives qui l’empêchent de rencontrer le prisonnier et décide d’essayer de comprendre ce qui a pu pousser son compatriote à commettre un tel acte de barbarie. Il retrouve l’hôtel où il a séjourné et rencontré plusieurs fois la jeune Néerlandaise jusqu’à ce jour où il l’a assassinée à la carabine 22 long rifle avant de la dévorer. Il se rend également dans une librairie avoisinante afin d’y acheter le poème « Aben » de Jonasan que SAGAWA a demandé à la jeune Néerlandaise de lire à haute voix dans sa chambre. Enfin, il se procure un plan détaillé de Paris afin de visiter tous les endroits de la ville que SAGAWA a pu fouler. KARA se doit de démêler l’écheveau durant son séjour d’une semaine ; il veut comprendre comment cet homme a pu manger la chair de cette jeune femme alors que son goût âcre aurait dû l’empêcher de continuer à s’approprier ce corps mutilé.

Le roman est un assemblage de lettres et notes que KARA lui-même écrit et envoie à SAGAWA afin de le faire réagir et de l’obliger à se découvrir plus qu’il ne veut le faire. Pour SAGAWA, ce qu’il a fait est un acte d’amour extrême, tandis que pour KARA, il n’est que purement cérébral, et c’est ce qu’il veut lui faire avouer. SAGAWA est un être complexe et complexé, il ne mesure qu’un mètre cinquante-deux et ne pèse que trente-cinq kilos en 1981, ce qui le rend déjà marginal dans son pays, mais plus encore en Occident. S’approprier le corps d’un(e) Occidental(e) pourrait être une des raisons qui l’ont poussé à devenir cannibale.

Le cannibalisme est un sujet tabou et écrire un livre sur cette histoire macabre est un réel défi. Un double défi même, puisque SAGAWA Issei, dès son retour au Japon, ne fut pas considéré comme un monstre, mais plutôt comme une bête curieuse, un marginal, une curiosité. Il fut même engagé pour faire de la publicité pour des chaînes de restaurants de viande, humour macabre et de mauvais goût qui cependant passa comme une lettre à la poste auprès des Japonais. KARA Jûrô, quant à lui, voulut dans son livre démystifier le personnage en rabaissant sa personnalité et son intelligence. Il passa beaucoup de temps à traduire ce fameux poème « Aben », alors qu’il ne connaissait pas un mot d’allemand, pour faire comprendre à SAGAWA que sa façon de faire était non seulement lugubre, mais surtout idiote et irréfléchie. L’auteur a très vite compris d’après les lettres de SAGAWA, que l’homme était imbu de lui-même et que le reste du monde lui était totalement étranger.

Les lettres que les deux hommes s’échangent sont d’un ton poli et très froid. Le roman également est frigorifique et vaporeux. Les errances de l’auteur dans ce Paris qu’il ne connaît pas font plus penser à un rêve éveillé rempli de questionnements et de rencontres malsaines, qu’à une réelle recherche de compréhension. Pendant tout le récit, on a l’impression que l’auteur passe également dans un monde parallèle proche de la folie et de l’aliénation ; comme s’il était influencé par le fantôme de SAGAWA. Impossible pour lui de renoncer à son projet, même s’il pense que son entreprise est vaine. Comprendre ou expliquer un tel acte n’est ni possible ni envisageable, il finira même par ne plus écrire qu’une sorte de petit journal insignifiant sur son errance qu’il enverra machinalement à ce prisonnier qui n’en vaut certes pas la peine.

« La lettre de SAGAWA » est un roman réel, dérangeant et à l’équilibre précaire qui valut à l’auteur, sans doute pour ses prises de risques, le prix Akutagawa en 1982.

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