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« Une vague inquiétude »

Ryûnosuke AKUTAGAWA
« Une vague inquiétude » de AKUTAGAWA Ryûnosuke

« Une vague inquiétude » de AKUTAGAWA Ryûnosuke

Le Masque (1914)

Le récit peut se séparer en plusieurs parties :

La fête de la contemplation des fleurs de cerisiers. Elle est décrite vue d’un pont, d’abord de façon très factuelle, naturaliste, générale, avant d’être relatée en se focalisant sur l’homme ivre qui danse, un masque Hyottoko sur le visage, puis qui s’écroule, sans vie, après qu’un bateau ait percuté le sien. Le narrateur nous apprend alors, par la rumeur puis par le journal, quel était le nom du danseur – Heikichi. Cette information lui parvient comme s’il avait été le témoin de cet accident mortel, comme s’il avait été un spectateur installé à la rambarde du pont durant le déroulement de la fête.

 Le récit enchaîne ensuite sur l’histoire du mort. En particulier, à travers son rapport à la danse : sa danse à lui, grotesque, folle et dangereuse.

Puis est décrite sa relation à l’alcool, puisqu’il ne danse que sous l’effet de la boisson. Se pose la question de sa véritable personnalité : Heikichi est-il pleinement lui-même quand il est saoul ou quand il est à jeun ? Son vrai Moi est-ce-celui qui a bu ou celui qui est sobre ? À la fin de cette troisième partie est affirmée l’idée qu’il était surtout un menteur, que mentir était le trait caractéristique de son identité.

Dans la partie suivante, la vie de Heikichi est retracée selon ce qu’il en disait lui-même. Le récit devient une sorte d’autobiographie dans laquelle le danseur fou se raconte uniquement à travers des aspects négatifs (la secte de Michiren, le suicide et le vol), même s’ils ne sont pas tous liés directement à lui. On nous informe quand même à la fin que les faits de ce récit sont probablement faux, étant donné son goût du mensonge.

La dernière partie nous replonge dans l’accident mortel que connaît le personnage à bord du bateau. Le narrateur finit par s’exprimer à la première personne et décrit la même scène qu’au début mais avec cette fois-ci bien plus de détails et du point de vue des gens qui se trouvaient à bord. Le visage mourant de Heichiki est d’ailleurs offert au regard du lecteur. La nouvelle se termine sur le masque qu’il portait, que le narrateur humanise en en faisant le dernier point de vue de son récit.

C’est impressionnant. À l’issue de la lecture du texte de Akutagawa, je me retrouve presque estomaqué. Ce qui est passionnant c’est l’agencement de la narration, cette manière presque désinvolte de passer d’une focale à une autre, du présent au passé et d’un plan général à un sous-récit subjectif (qui plus est à un sous-récit qui était peut-être volontairement inexact). C’est brillant, virtuose.

Les sujets abordés touchent aux aspects sombres de l’être humain. Qu’est-ce qu’il faudrait penser de cette nouvelle ? Quelle morale ou quelle vision existentielle pourrait-t-on en extraire ?

Le doute (1919)

Un récit dans le récit. Le narrateur pourrait bien être l’auteur lui-même puisqu’il s’agit d’un intellectuel appelé à donner des conférences dans une autre ville que la sienne. Il y rencontre un homme qui lui fait le récit de sa vie.

L’intellectuel est un solitaire. Il séjourne dans cette ville à l’écart des quartiers habités. Une nuit, il reçoit la visite, silencieusement, mystérieusement de Gendô Nakamura, un homme sans âge à la voix atone. Commence donc une confession, celle de cet être poursuivi toute sa vie par sa conscience morale.

Il y a eu au départ un crime originel. Lors d’un tremblement de terre qui a provoqué un incendie, la femme de Nakamura se retrouve prisonnière des ruines de leur maison, en train d’agoniser. Une poutre lui est tombée dessus mais lui ne parvient pas à l’en extraire. Alors il la tue, certain qu’elle va périr. C’est peu à peu qu’un doute terrible grandit en lui qui va finir par l’envahir entièrement. Petit à petit, il se demande s’il n’a pas achevé son épouse, non pour l’empêcher de brûler vive mais parce qu’il désirait secrètement sa mort.

Il apprend alors à son interlocuteur qu’elle avait un défaut physique. Le lecteur pourrait en savoir davantage sur cette indication si la phrase suivante n’avait pas été supprimée du texte. Le passage manquant est clairement montré comme manquant. C’est un choix du narrateur que de ne pas décrire la nature de ce défaut physique, et donc la cause du désir du mari de voir mourir sa femme. Akutagawa rajoute délibérément du mystère au mystère.

Le doute (celui du titre) se fait de plus en plus pressant dans l’esprit de Nakamura. Il désirait la tuer. Le tremblement de terre et l’incendie étaient l’occasion rêvée pour passer à l’acte. Cette hypothèse finit par se changer en révélation et va alors agir sur lui comme une vague insurmontable de mélancolie. Le tourment sera si puissant, si pesant, qu’il ne pourra plus garder son doute pour lui. Il finit par tout avouer au pire moment de son existence : le jour de son remariage. Comme un coup de folie, comme une libération. Il vit depuis dans le déshonneur et la marginalité.

Lui-même trouve la morale de son histoire : chacun possède un monstre en son sein, capable de se réveiller et de prendre le dessus. Décidément, l’écrivain veut nous donner une vision très complexe de l’âme humaine.

Et à la toute fin, un dernier mystère non résolu s’ajoute aux précédents : Nakamura a un doigt en moins. L’intellectuel aimerait l’interroger sur ce point, mais ne le fait pas.

Le wagonnet (1922)

La simplicité du récit et la profondeur complexe des personnages. Voilà l’opposition qui me vient tout de suite à l’esprit à la fin de cette lecture.

L’histoire racontée n’est ni compliquée ni tortueuse. Un enfant de huit ans est fasciné par le chantier d’une voie de chemin de fer. Nous sommes au début du siècle, du 20ème, le train est une importation occidentale récente au Japon, terriblement moderne à ce moment-là. Il grimpe une fois sur un des wagons en compagnie de deux autres enfants mais ils se font chasser par un des ouvriers. Plus tard, il revient seul, on accepte qu’il aide à pousser un wagon et il le fait jusqu’à ce qu’il se retrouve suffisamment loin de chez lui pour qu’une inquiétude, puis une rage, puis une peur puissante s’emparent de lui jusqu’à l’ensevelir totalement. Cette montée d’appréhension considérable a ses raisons : il a peur de se faire disputer par ses parents, de rentrer en pleine nuit, de se perdre. Mais l’expression concrète qu’elle prend devient quasiment irrationnelle.

C’est à nouveau un récit sur l’angoisse, sur le réveil du fou ou du monstre que l’on a tous en soi. Un enfant s’éloigne un peu trop loin de son périmètre familier, et c’est le venin redoutable de la grande Peur qui s’implante dans sa chair, dans son esprit. La course à pied dans laquelle il se jette, cette course folle qui l’entraîne vers son village, en se délestant petit à petit de ses vêtements, le fait redevenir un sauvage, un petit être a-civilisé, comme s’il était en train de fuir la rupture avec la raison, le calme, la normalité, une rupture qu’il sent imminente en lui. Les « fourrés sombres », à l’instar de la nuit tombante, sont les symboles de ce vertige surpuissant et métaphysique.

Ces trois nouvelles incroyables ont beau être rassemblées sous le titre de « Une vague inquiétude », on peut dire qu’elle n’est pas que vague cette inquiétude, mais intense, massive, presque invulnérable.

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